Quelles villes du futur pour le désert ? Revue de projets néo-pharaoniques…

Dans la seconde moitié du vingtième siècle, des villes entières ont surgi des déserts, l’emblématique Las Vegas dans l’Amérique de l’après-guerre, Brasilia, la capitale brésilienne sortie de terre en trois ans, au début des années 60, puis les villes emblématiques des monarchies du pétrole ont été des réalisations marquantes de l’urbanisme du vingtième siècle. Symboles d’une modernité ostentatoire, ces villes doivent être réinventées en ce vingt-et-unième siècle où les effets conjugués du changement climatique et, pour les pays de la péninsule arabique, de l’effondrement prévu de la rente pétrolière se profilent. Abu Dhabi et le Royaume Saoudien ont annoncé des projets ambitieux et précurseurs : Masdar, NEOM, The Line, ces projets lancés a grand renfort de marketing, suscitent autant de curiosité que de critiques.

L’éco-modernisation urbaine serait-elle un mirage ? Châteaux de sable, illusions, dystopies, fanfaronnades, « rêves de despote », les qualificatifs peu flatteurs ne manquent pas devant les projets d’urbanisme ambitieux affichés. Qu’en est-il vraiment ?

L’exploitation du pétrole a initié l’urbanisation moderne de la péninsule arabique avec la constitution de cités pouvant accueillir les experts et ingénieurs expatriés venant exploiter la manne de l’or noir. A la période de construction des quartiers résidentiels fermés pour familles d’expatriés, a succédé celle des villes verticales dont la skyline spectaculaire et les centres commerciaux clinquants voulaient signer l’entrée de villes comme Doha, Dubaï ou Abu Dhabi dans le club fermé des villes-monde. Les gratte-ciels emblématiques plus audacieux les uns que les autres, les îles en forme de palmier bordées de plages de sable fin et de marinas, ont fait des villes émiraties des lieux qui ont marqué la fin du vingtième siècle et le début du vingt-et-unième siècle.

L’épuisement à terme de la rente pétrolière oblige les états du Golfe à envisager leur avenir différemment. Abu Dhabi a, en premier, occupé le créneau de la conception de la ville « zéro carbone », écologique et intelligente avec le projet Masdar. La construction a démarré en 2008 et la date d’achèvement est toujours en suspens. Abandonnés les gratte-ciels tape-à-l’œil avec leurs parois vertigineuses en verre reflétant l’immensité du ciel et leurs systèmes de climatisation coûteux. La prestigieuse agence Foster & Partners de Londres a été mandatée pour s’inspirer de l’architecture traditionnelle des villes arabes et construire une cité high-tech à basse consommation énergétique. Les architectes ont retravaillé les codes des cités arabo-islamiques : rues étroites, présence de cours, tours à vents permettant de faire baisser la température dans les rues de la ville à moindre frais énergétiques. Ils y ont adjoint un système de transport électrique automatisé pour éviter la circulation de véhicules polluants.

Masdar City, dont le nom signifie « source », s’est érigée en éco-cité pionnière, permettant de trouver un équilibre entre les facteurs de développement économique (avec le développement d’une économie de la connaissance de la green-tech), social et environnemental (en visant une consommation neutre via les installations de centrales solaires et éoliennes alimentant à terme, toute la ville). Les objectifs affichés à la construction étaient d’investir vingt milliards de dollars pour une ville devant accueillir cinquante mille habitants en 2025. Le projet a pris du retard après la crise financière de 2008. Si la première tranche a été inaugurée en fanfare, on est loin des 6 kilomètres carrés et des cinquante mille habitants prévus. Des grands groupes, parties prenantes de l’aventure, y ont installé leur siège pour le Moyen Orient. Masdar fonctionne comme un laboratoire, un show-room de green-tech, une green-city témoin, à ciel ouvert, où vivent quelques chercheurs et les étudiants du flambant neuf Khalifa University Institute of Technology.

Cependant, remarque l’anthropologue Gökçe Günel qui a consacré un ouvrage à ce projet titanesque, il  lui manque un corps social, il faudrait que Masdar puisse passer de « cité habitable » à cité « habitée », et être plus qu’une vitrine.

Faut-il pour autant en conclure à l’échec e Masdar ? Certes non. L’histoire nous apprend que c’est dans la durée que l’on juge des projets d’une telle envergure. La plupart des gratte-ciels de Manhattan ont ruiné leurs premiers promoteurs… Qui aurait parié que Las Vegas compterait plus de six-cent mille habitants lorsque Bugsy Siegel jeta son dévolu sur la bourgade en déclin dont il fit la capitale du jeu et du divertissement des Etats-Unis ? Les architectes de Brasilia en 1960 prévoyaient-ils les deux millions et demi d’habitants soixante ans après ?

N’enterrons donc pas trop vite ces initiatives. Ils se pourrait qu’à l’avenir, des habitants, pas forcément ceux prévus dans les plans initiaux, s’approprient les lieux et les intègrent en les adaptant à leurs façons de vivre. Le défi de Masdar, c’est d’arriver à devenir plus qu’une cité témoin où seuls habitent les étudiants et chercheurs de l’institut de technologie.

Autrement plus ambitieux sont les projets du royaume saoudien autour de NEOM, dont les vidéos promotionnelles font penser à des grosses productions de science-fiction. Avec cinq cents milliards de dollars annoncés d’investissement pour des projets qui voudraient accueillir un million de personnes à termes dans une « Silicon Valley » du Moyen Orient, le gigantisme du projet étonne. Etonnante aussi la révolution prônée par les promoteurs, qui reprend le vocabulaire des critiques écologistes des mégapoles urbaines modernes. Petites unités de vie, tous les services accessibles à cinq minutes maximum, plus de voitures, plus de rues, tout un ensemble de réseaux sous terre en préservant un maximum de nature à la surface… et utilisation d’intelligence artificielle et de robotique pour optimiser le fonctionnement de la ville. De ce projet, présenté par le prince MBS lui-même en octobre 2017 lors d’une conférence sur l’avenir du Royaume, il n’est pour l’instant construit que l’aéroport. On peut cependant trouver une foultitude d’articles de recherches de simulations mathématiques ou en 3D pour le design, mais aussi pour la gestion des différents problèmes engendrés par ce projet de ville : désalinisation/ traitement des eaux, évacuation des déchets, gestion du mix des énergies solaires et éoliennes…

Sur le papier, le pari reste risqué mais, comme le dit un prestataire enthousiaste sur le site Arab News : « Neom est en réalité un « pays dans un pays ». C’est parce qu’il est construit à partir de rien qu’il offre une multitude d’opportunités ». Qui oserait le contredire ?

Une réponse à “Quelles villes du futur pour le désert ? Revue de projets néo-pharaoniques…”

  1. […] à faible densité et avec une forte rente pétrolière, vous pouvez tenter l’aventure d’un Masdar, ou d’un NEOM à coups de milliards de dollars. Si vous êtes un milliardaire de la Silicon […]

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