Faut-il croire Elon Musk quand il affirme pouvoir établir une ville sur Mars en 2050 ?

Il faut l’avouer, l’homme agace, à vouloir voir toujours plus vite, plus haut, et plus loin que tout le monde. Il a ses détracteurs, et ses admirateurs inconditionnels. Mais on ne peut pas, pour autant, balayer ses prophéties d’un haussement d’épaules. Après tout, cela fait presque vingt ans que le patron de Tesla et Space X abreuve les médias de ses visions qui finissent, du moins en partie, par se réaliser.

Les voitures électriques font désormais partie du paysage de nos routes. Et Space X, créé en 2002, est devenu un acteur sérieux de l’industrie de l’espace. Il a prouvé qu’en termes de lanceurs, on pouvait faire plus agile et moins cher que ce que proposaient les acteurs historiques. L’annonce en janvier 2021 de la prévision d’installation d’une ville d’un million d’habitants en 2050 sur la planète rouge tient-elle pour autant la route ?

Elon Musk et la Mars Society y croient fermement. Cette dernière a lancé un appel à projets d’urbanisme pour concevoir les premières villes, projets présentés à la convention de la Mars Society à l’automne 2020. Les simulations 3D de Nüwa, la capitale ressemblent furieusement à un croisement entre Star Wars et The Mandalorian, et ont un aspect assez amusant pour tous les fans de science-fiction, mais elles font l’impasse du comment. Comment acheminer matériaux et équipes de construction ? Comment savoir quels seront les obstacles techniques à franchir ? Comment être sûrs du terme auquel on disposera de toutes les technologies nécessaires pour pouvoir effectuer, ce qui est un préalable incontournable, une première mission habitée sur Mars ?

Chez RLDH, nous avons lu l’ouvrage de Francis Rocard « Dernières nouvelles de Mars » paru en juin 2020, qui permet d’appréhender la complexité du dossier. Le rêve martien n’est pas nouveau, dès 1686, dans ses «entretiens sur la pluralité des mondes » Fontenelle, neveu de Corneille, avocat et auteur dramatique malheureux, mais premier grand vulgarisateur scientifique le mentionnait déjà. Depuis la mission Apollo et les premiers pas de l’homme sur la Lune, la première mission habitée sur Mars est devenue l’horizon des ambitions spatiales des grandes puissances de notre planète.

Francis Rocard ne pense pas faisable une installation durable sur Mars pour un certain nombre de raisons qu’il expose dans ce livre : “Le fait de rendre Mars habitable, ou “terraformation”, est très certainement irréalisable, si l’on en juge par les descriptions qui en ont été faites. Les coûts avoisineraient plusieurs milliards de dollars, pour une durée du processus d’augmentation de la pression et de la température s’échelonnant sur plusieurs siècles”. En revanche, les missions habitées sont très certainement possibles et effectuables dans les délais proposés par Musk, au prix de forts investissements, d’un certain nombre d’incertitudes et d’étapes non compressibles.

La complexité des vols habités sur Mars n’apparaît pas forcément immédiatement aux non-scientifiques. Puisque douze êtres humains ont mis les pieds sur la Lune entre 1969 et 1972, que les chinois devraient y envoyer un taïkonaute très prochainement, qu’est-ce qui empêcherait d’autres êtres humains, de s’implanter sur Mars en 2050 ? En treize courts chapitres Francis Rocard trace les défis des vols habités vers Mars (spoiler : c’est beaucoup plus compliqué que d’envoyer des humains sur la Lune), et contredit un tantinet les propositions enthousiastes d’Elon Musk. Par exemple, les échéances mises en avant par Musk, font fi des étapes intermédiaires dont certaines sont à peine ébauchées. On ne va pas sur Mars comme on partirait en vacances aux Caraïbes, voire sur la Lune. Les missions sur Mars seront entre trente et soixante fois plus longues. On ne peut pas choisir sa période de lancement, il faut emprunter les fenêtres que constituent les transferts de Hohmann, périodes pendant lesquelles les dépenses en énergie pour effectuer le trajet sont minimales.

Du fait des contraintes spécifiques des voyages interplanétaires, trois véhicules différents seront nécessaires. L’hypothèse de la « Big Fucking Rocket » (BFR) d’Elon Musk capable de tout faire est très improbable. Le premier véhicule permet de sortir de l’atmosphère terrestre, le second de faire le trajet vers un point orbital de Mars, puis le troisième de descendre sur la Planète Rouge. Le premier véhicule est celui qui pose le moins de complications, il est semblable à ceux déjà utilisés pour les missions d’exploration de la Lune, ou pour envoyer des astronautes sur l’ISS.

En revanche le second, le « Mars Train Vehicle » ou MTV, qui doit transporter un nombre encore indéterminé de passagers pour un voyage aller-retour d’une durée allant de six cents jours à mille huit cents jours, est en phase de conception, et pose de nombreux problèmes qu’il faut résoudre au fur et à mesure. Il est forcément d’une dimension respectable, compte-tenu de la longueur du voyage, du nombre de passagers, et des réserves à transporter. Du carburant bien sûr mais également tous les consommables dont les passagers auront besoin pendant cette période, il n’y a pas (encore) de relais d’approvisionnement entre nos deux planètes !

Si le troisième véhicule peut s’inspirer de ceux ayant permis aux rovers d’exploration de pouvoir atterrir sans dommage sur la planète, il se trouve confronté à deux problèmes supplémentaires. D’une part la masse (40 à 80 tonnes pour 5 à 7 personnes) à faire atterrir sans dommage sera bien plus importante que celle des vols précédents, d’autre part il faudra pouvoir également faire repartir les occupants du vol habité et prévoir le carburant nécessaire à un redécollage. Ou alors produire du carburant sur Mars, ce qui suppose d’extraire de l’eau. Si les missions d’observation ont permis d’établir la présence d’eau sur la Planète Rouge, en revanche, elles n’ont pas encore donné de détails sur son accessibilité.

Ces quelques observations nous donnent une idée de la complexité du simple projet de vol habité sur Mars. Elles nous incitent donc à la circonspection quant aux objectifs affichés par le propriétaire de Tesla, pour lequel le leitmotiv « Il ne savait pas que c’était impossible, alors il l’a fait » semble taillé sur mesure, un leitmotiv brandi comme un talisman par ses fans. La perspective des vols habités, malgré les incertitudes qui leur sont rattachées semble tout de même réalisable. Tout un éco-système de recherche s’est mis en place autour de cet objectif, en revanche, l’implantation d’une ville sur Mars paraît encore hasardeuse.

On ne peut pas compter sur Mars comme planète B, il nous faut donc préserver l’habitabilité de la nôtre, et encourager les réflexions sur la façon dont nous le faisons, et pourquoi pas, en prime, avec des techniques mises au point pour les missions spatiales. Les jardineries proposent déjà, dans leurs rayons, des mini-potagers de table, éclairés au LED et économes en eau, développés pour améliorer les menus des spationautes

Quant à Elon Musk, je serais tentée de lui appliquer la formule de Fontenelle à propos de Descartes : « Il faut toujours (l’)admirer, et le suivre quelquefois ».

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