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La disparition du lac Tchad ? Le sujet réapparaît régulièrement dans les grandes conventions internationales de lutte contre la désertification, et tout aussi régulièrement apparaît son corollaire, le projet de détournement de milliers de kilomètres de cours d’eau du bassin du Congo vers le bassin du lac Tchad. Compte-tenu de son caractère pharaonique et de l’instabilité politique de la zone, les plans restent dans leurs cartons. Il faut dire que canaliser et détourner plusieurs fleuves pour déverser 100 milliards de mètres cube par an du Congo et 40 milliards de mètres cube de l’Oubangui Chari est très onéreux et assez complexe…

Le géographe et professeur en Sorbonne, Géraud Magrin a écrit un article fort intéressant sur la fabrication de cette histoire dans une séquence assez convaincante. Le chercheur, qui connaît bien la zone pour y avoir travaillé, y détricote le mythe de la disparition annoncée du Lac Tchad. Contrairement à ce qu’on pourrait supposer, le narratif de la disparition du lac Tchad ne date pas des épisodes de sécheresse et de famine des années 1970-1980. Il a commencé bien avant, pendant l’époque coloniale. La disparition de ce lac emblématique du centre de l’Afrique est, depuis les années 1920 le symbole de la désertification, une notion d’ailleurs plus ambiguë qu’elle n’y paraît. Le narratif sur la disparition du lac et ses conséquences humaines effroyables revêt des formes variables selon les époques, ayant toutes en commun la prédiction d’un futur apocalyptique.

N’ayant aucune réelle justification scientifique, le mythe de la disparition du lac Tchad est maintenu en vie par la composition d’intérêts hétéroclites qui y trouvent la justification de leurs activités ou une source de revenus, ou de pouvoir.

La première mention de risque de disparition du lac Tchad date d’un article de 1928. Puis, après une période d’oubli, les épisodes de sécheresse dans la décennie 70-80 le font remonter à la surface, au point qu’un grand projet de détournement de l’eau de l’Oubangui vers le lac pour éviter la catastrophe est évoqué. Il disparaît à nouveau pour reparaître dans un article de 2001 du « Journal of Geophysical Research », dont les auteurs, Coe and Foley annoncent la disparition programmée du lac du fait des baisses de précipitation et des prélèvements trop important de l’eau par les agriculteurs pour l’irrigation. Leur étude se base sur des clichés pris par des satellites de la NASA. Le narratif refait surface vers les années 2010, où l’on annonce que 90% de la surface du lac aurait disparu et que son effacement total n’est qu’une question de temps. Il est d’ailleurs repris dans le documentaire de David Gugenheim “Une vérité qui dérange” avec Al Gore, l’ex vice-président des Etats-Unis sous Bill Clinton.

Or l’article de Coe et Foley a été maintes fois critiqué pour ses imprécisions méthodologiques. Il prend pour référence l’année 1963, une année exceptionnellement bien dotée en termes de pluviométrie, et en lui compare des donnés prises à des périodes qui ne sont pas comparables. Les dates, jours, mois, années des images présentées auraient été soigneusement choisies par les auteurs de l’article pour avaliser la théorie de la disparition du lac, gommant les fluctuations qui auraient pu la contredire. Ils auraient par ailleurs surestimé largement les prélèvements d’eau d’irrigation pour l’agriculture en partant de données erronées. Les décennies 1970-1980 ont été marquées par la sécheresse, et lors des décennies suivantes, le lac serait revenu à un niveau moyen à l’échelle du siècle.

Si l’article est réfuté dans toute la communauté scientifique, la revue n’a jamais fait paraître de démenti. L’article est paresseusement repris par ceux qui ne font pas l’effort de vérifier s’il y a eu des publications ultérieures contradictoires. D’autant que, prestige de la NASA oblige, il est difficile d’aller contre des éléments étayés par des données provenant de cette institution.

D’où vient alors l’extraordinaire résilience de cette disparition annoncée du lac Tchad ? A qui profite le crime, comme on dit dans les romans policiers, et quels sont les mobiles ?

Le sujet du lac Tchad ressurgit dans les conférences internationales à partir de 2009. On le voit apparaître lors des conférences pour les semaines mondiales de l’eau, des sommets de la francophonie. La construction de ce sujet de la disparition du Lac Tchad sert de nombreux acteurs soucieux de préserver l’influx d’aides internationales. Les raisons de ce regain d’intérêt sont multiples. L’auteur cite un mix de mauvaise conscience occidentale, de recherche de cause, et un besoin de sensationnalisme. Comme il le remarque amèrement, l’opinion internationale ne se mobilise pour l’Afrique que lorsqu’on lui sert, à propos du continent, des narratifs catastrophiques.

Il y a toute une série d’acteurs pour lesquels la menace de disparition du lac Tchad, mais plus encore, le projet pharaonique de dérivation des eaux du bassin du Congo vers le lac menacé, est une aubaine. Ces acteurs, qu’il s’agisse des gouvernants des états riverains, ou d’autres acteurs issus de l’aide au développement, voient dans la mobilisation contre la disparition des eaux du lac une occasion de perpétuer ce que l’auteur appelle une « rente environnementale » liée au nouveau mode de gouvernance globale de l’environnement mis en place par les conférences sur le changement climatique.

Pour pouvoir proposer des solutions au changement climatique, il faut avoir identifié les problèmes, et la disparition alléguée du lac Tchad en propose une version emblématique. Les gouvernants des pays riverains n’hésitent pas à l’utiliser, tout en ignorant l’aspect globalement prométhéen des projets proposés.

Est-ce à dire que l’auteur nie la réalité du changement climatique dans la région ?

Certainement pas, la théorie de l’assèchement du lac Tchad ne tient pas, et, selon lui, elle occulte toute recherche d’autres types d’effets du réchauffement climatique qui affectent réellement les populations et qu’il est vital d’identifier. Les problèmes viennent moins du lac, que d’une pression démographique entretenue par les migrations dans la zone. Cette pression s’exerce également sur des ressources locales fragiles et en quantités limitées, dans un contexte d’incertitude quant aux conséquences du réchauffement climatique sur la zone.

Pendant qu’on entretient un fantasme catastrophiste autour de la disparition du lac, on se garde bien de financer des recherches sur les effets réels du réchauffement climatique sur cette région géographique. Cela tombe bien, les universités locales sont indigentes, et leurs unités de recherche embryonnaires. Mais les fonds internationaux préfèrent les grands projets emblématiques à du financement de recherche moins coûteux. La consultation des derniers rapports du GIEC montre que bien des rubriques dans ces rapports manquent de données pour ce qui concerne le continent africain, qui est celui probablement sur lequel les effets du changement climatique est le moins documenté.

L’argument développé par l’auteur me rappelle des échanges auxquels j’ai assistés, à la fois dans mes missions d’évaluation de projets pour des ONG de développement ou très récemment, lors d’un atelier en ligne sur l’innovation dans la région sahélienne. Des petits entrepreneurs des régions agricoles présentaient leurs projets de fermes expérimentales de bocage sahélien, d’électrification des ménages ruraux, de mise à disposition de maisons de services pour les agriculteurs. « C’est bien, disait l’animateur, ce sont de beaux projets, malheureusement, il y a peu de chances que cela tente des bailleurs de fonds. Ils cherchent des projets « bankable » au niveau financier et au niveau de l’image ». Les initiatives sont nombreuses, mais peinent à trouver des aides, parce que les bailleurs de fonds cherchent des projets emblématiques avec de l’impact, de la visibilité, réplicables sur de plus grandes échelles. Des projets aussi fous que celui du détournement des eaux du bassin du Congo peut présenter des chiffres impressionnants en termes d’investissement, de volume d’eau redirigée et de millions de personnes atteintes, mais présentent également une incertitude sur leurs conséquences notamment sur l’environnement et sur la vie des habitants des rives du lac.

Je vois plusieurs leçons à retenir de cette (saine) lecture. Il faut toujours vérifier les faits, mêmes lorsqu’ils paraissent massifs et sont étayés par les plus solides institutions. La pérennité d’un narratif dans le temps n’en assure pas la véracité, une myriade d’acteurs peut avoir intérêt à son maintien. Je retiens aussi cette tendance à ne vouloir considérer de l’Afrique que des narratifs qui concourent à une certaine vision, plutôt péjorative, et à ne pas questionner les automatismes de pensée sur ses problèmes. La dernière leçon à tirer est plus sur la perception de l’innovation et des solutions. A trop vouloir des solutions techniques et spectaculaires, présentant bien dans l’arène des conférences internationales, on oublie parfois le point de vue de celles qui devraient être les principales concernées : les populations.

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