Construire avec les communautés…

par | Juil 25, 2022 | Développement durable, Ecologie, Géographie, Innovation, Urbanisme | 0 commentaires

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Gros plan sur le prix Pritzker 2022 : l’architecte germano-burkinabè Francis Diebebo Kéré.

Pour cet avant-dernier billet de RLDH avant la trêve estivale, j’ai voulu revenir sur l’œuvre de l’architecte gagnant du prix Pritzker cette année, Francis Kéré. Pour la première fois un architecte africain est couronné par cette récompense prestigieuse, l’équivalent du Prix Nobel décerné aux architectes.

Lorsqu’on regarde les réalisations de Francis Kéré, dont une majorité est située sur le continent africain, on est frappé par la patte du créateur, et par la façon dont ses réalisations se fondent dans leur environnement en répondant aux besoins locaux, et en mobilisant tout un vocabulaire d’architecture vernaculaire intégrant parfaitement ses bâtiments dans les communautés auxquelles elles sont destinées.

Loin de moi l’idée de dénigrer des précédents récipiendaires de ce prix, je suis une fan de Zaha Hadid, lauréate du Pritzker en 2004 et de Frank Gehry, qui obtint le prix en 1989, et, qui tout au long de sa carrière, a fait inventer toutes sortes de techniques virtuoses de constructions, pour réaliser des ouvrages aussi spectaculaires que la salle de concert Disney à Los Angeles, ou le musée Gugenheim à Bilbao, sans parler de la Fondation Vuitton à Paris. Leurs projets développent une architecture géniale et mégalomane adaptée aux métropoles globales dans lesquelles elles sont implantées, et à leurs élites, une architecture ostentatoire. Ils glorifient leurs créateurs et leurs commanditaires, et signifient leur place importante dans la société, et le statut des villes-monde où elles sont situées.

L’architecture de Kéré, en est l’exact contrepoint. Elle puise aux sources d’une architecture africaine trop souvent ignorée. Pourtant, Tombouctou et Djenné ne sont pas nées de la dernière pluie ! C’est important que le Pritzker distingue cette année une architecture innovante, tout en puisant dans la tradition. Une architecture qui casse les codes, en prônant une pratique frugale, retournant aux sources des constructions locales, utilisant des matériaux économiques, trouvables sur place, et faciles à maîtriser. Le béton, trop généreusement versé ces dernières décennies dans les villes africaines, a donné lieu à une urbanisation hideuse, sauf peut-être à Kigali, souvent vantée comme modèle, et peu économe en matériaux et en fonctionnement, nécessitant l’installation de climatiseurs, alourdissant les façades, les notes d’électricité, et totalement inutiles dans les périodes de délestage des réseaux électriques communs aux agglomérations du continent.

Les écoles, lycées, dispensaires divers conçus par Francis Kéré sont beaux, et vertueux ! Ils combinent les murs épais en briques de terre battue, le bois et la tôle ondulée. Les toits sont surélevés, surplombants et leurs ouvertures facilitent la circulation de l’air. Les dispositifs de claire-voie des ouvertures tamisent ou bloquent la lumière aux heures les plus chaudes de la journée. Enfin, dès le début de ses projets africains, Francis Kéré a mobilisé en priorité les communautés alentour pour la construction.

L’histoire de la construction de l’école[2] de son projet de fin d’études d’architecture, dans son village natal de Gando, au Burkina Faso, raconte que tous les habitants ont mis la main à la pâte, les enfants apportaient des pierres pour les fondations, les femmes la terre pour modeler les briques rouges des murs, les hommes ont appris les techniques de soudure des longrines en métal pour soutenir l’immense toit surélevé surplombant l’ensemble. Ils ont construit une école primaire à la fois esthétique et fonctionnelle, d’autant plus chère aux yeux des habitants qu’ils ont participé à son édification. Pour avoir de bons instituteurs, il faut les motiver. A côté de l’école l’architecte conçoit des unités d’habitation[3] pour les instituteurs et institutrices qui reprend la grammaire architecturale des villages burkinabè. Pour la bibliothèque de l’école, érigée en 2015, l’architecte demande aux potières du village de modeler les vases à partir desquels sont réalisés les puits de lumière pour la salle de lecture. Le projet de l’école de Gando a valu à Kéré, en 2004, le prix de la Fondation de l’Aga Khan, et des invitations à donner des conférences dans le monde entier.

C’est ce principe d’économie et de frugalité que l’architecte a eu cœur de répliquer dans ses autres réalisations, posant les bases d’une architecture vernaculaire et durable, correspondant aux défis du vingt-et-unième siècle de cette partie du monde. L’institut technologique du Burkina[4], le musée de l’architecture en terre de Djenné[5], font partie de ses réalisations. Le futur parlement béninois, aujourd’hui en construction à Porto Novo, inspiré des arbres à palabres vaudra certainement le détour, même si le béton y est préféré à la brique et que la construction en est confiée à une firme chinoise. La reconnaissance des travaux de Françis Kéré a dépassé le continent africain, il a été sollicité pour réaliser le pavillon de la Serpentine dans Hyde Park, à Londres, l’installation d’une des éditions du festival de Coachella en Californie, et un centre civique pour l’université de Munich.

Francis Kéré est le héraut d’une facette moins connue de l’architecture, mais tout aussi respectable qui prend tout son sens pour une grande partie de l’humanité qui doit transformer sa façon d’habiter la terre pour répondre aux défis démographiques et climatiques. Pour le continent africain où l’urbanisation galopante des dernières décennies s’est traduite par des villes non seulement inesthétiques, aussi rapidement dégradées qu’elles se sont construites, inadaptées aux populations qui s’y agglomèrent toujours plus nombreuses, les apports d’une telle architecture ne font pas de doute.

La conception avec les habitants des principaux équipements collectifs, des habitations individuelles et des dispositions des quartiers peuvent mener à des urbanisations plus équilibrées et fixer une population qui se sent d’autant plus responsable et impliquée dans l’entretien d’une ville ou d’un quartier qu’elle a participé à les faire émerger de terre. 

Dans les zones arides ou désertiques, au lieu d’inventer des bouches de climatisation géantes comme celles mises en place dans les stades de football devant accueillir la prochaine coupe du monde, le retour vers une architecture frugale et écologique devrait être une priorité.


[1] https://www.admagazine.fr/adactualites/article/le-prix-pritzker-2022-est-decerne-a-diebedo-francis-kere

[2] https://www.kerearchitecture.com/work/building/gando-primary-school-3

[3] https://www.kerearchitecture.com/work/building/gando-teachers-housing

[4] https://www.kerearchitecture.com/work/building/burkina-institute-of-technology-bit

[5] https://www.kerearchitecture.com/work/building/centre-for-earth-architecture

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