Quand t’es dans le désert…

par | Juil 29, 2022 | botanique, Développement durable, Ecologie, Géographie | 0 commentaires

Il faut lire Désert solitaire d’Edward Abbey

Il est d’usage, avant de refermer la page d’une année bien remplie, de parler de lectures de vacances. Je ne ferais pas exception à la règle. J’ai choisi pour sujet de mon dernier billet de la saison d’évoquer Désert solitaire d’Edward Abbey. Pourquoi ? Parce que c’est un classique[1] de la littérature nord-américaine sur le désert, parce qu’en cinquante ans, il n’a pas pris une ride, que c’est une bonne lecture d’été et que globalement, c’est une très bonne surprise.

« C’est le plus bel endroit du monde. (…) Moab, Utah … Je ne parle pas de la ville elle-même, bien sûr, mais de ses environs : le pays des canyons. Le désert de grès lisse. La poussière rouge et les à-pics brûlés et le ciel solitaire. Tout ce qui se trouve au-delà du bout des routes. »

Edward Abbey y décrit, une décennie plus tard, les deux saisons où il a travaillé comme ranger au Arches National Park près de Moab, dans l’Utah. Deux saisons bénies, avant que l’industrie du tourisme dans les parcs nationaux ne démarre réellement. Seul pendant deux fois six mois, d’avril à septembre 1956 et 1957, à part quelques incursions au siège, à Moab pour s’approvisionner et prendre d’éventuelles instructions, Abbey en profite pour explorer un vaste périmètre qui ne s’anime qu’en fin de semaine, lorsque quelques valeureux citadins bravent les éléments pour venir camper. Les routes bitumées et les emplacements de campings luxueux avec cabines d’ablutions et services de vidange pour camping-cars tels que j’ai pu les voir au début des années 90 n’existent pas alors, réservant le parc à de rares aficionados.

Pour y arriver à l’époque, il faut une bonne maîtrise de la conduite, et un véhicule tout-terrain, ce qui écarte les aventuriers du dimanche et les fâcheux. Lorsqu’il n’est pas occupé à collecter la taxe de camping, donner des indications aux visiteurs, ou partager des souvenirs d’exploration en buvant de la bière autour d’un feu de camp, Edward Abbey passe ses journées à observer ce désert dont il est tombé amoureux à la fin des années 40, alors qu’il voyageait dans l’ouest des Etats-Unis. La contemplation de ces paysages uniques enrichit la pensée du titulaire d’une maîtrise de philosophie qu’il est alors, et conforte ses tendances anarchistes. Le désert affûte sa sensibilité, lui permet de percevoir toute la complexité de la vie de ce qu’on n’appelle pas encore un écosystème particulier. Il décrit avec une poétique précision la géologie, la flore, et la faune de cette étendue de mesas et de canyons de grès rouge, aux reflets changeants selon les saisons et la lumière du jour.

« Ce livre n’est pas un guide de voyage ; c’est une élégie. Un tombeau. Ce que vous tenez dans vos mains est une stèle. Une foutue dalle de roc. Ne vous la faites pas tomber sur les pieds ; lancez-la contre quelque chose de grand, fait de verre ou d’acier. Qu’avez-vous à perdre ? »

Ni journal de bord, ni récit de voyage, l’ouvrage est un fourre-tout de chapitres où les descriptions justes et sublimes du désert côtoient des passages plus folkloriques avec les portraits de personnages hauts en couleur qu’Abbey a rencontré pendant ces deux années, et quelques passages plus réflexifs, entre autres envolées dignes de pamphlets anarchistes.

L’écriture varie d’un style prosaïque à un style plus recherché. Abbey compare son expérience quotidienne à ses lectures. Il cite des philosophes, des auteurs français, et abondamment Thoreau, confortant sa future réputation d’écrivain de la nature. L’auteur peste contre la défiguration annoncée de Glen Canyon par la construction d’un barrage sur le Colorado, et les nuisances futures qu’il entrevoit. Il inspire la constitution du groupe Earth First!, manifestant contre l’ouvrage, et y trouve sans doute l’inspiration de son célèbre roman Le gang de la clé à molette où les personnages fomentent de saboter le barrage.

Ce qui me frappe en lisant ce livre c’est à quel point les intuitions d’Abbey en 1968 paraissent justes aujourd’hui. Sa vision d’une industrie touristique d’envergure venant miner le Grand Canyon, en aval du barrage, s’est malheureusement réalisée. La civilisation de la voiture et des grandes tours en verre et acier a prospéré entraînant une cascade de conséquences dont nous commençons aujourd’hui à imaginer l’ampleur. Le barrage sur le Colorado a mené à une urbanisation dans la région de Page dans l’Arizona, et a encouragé le développement de la partie ouest de ce qu’il est convenu d’appeler la Sunbelt. La multiplication des routes et des ponts enjambant les canyons a contribué, en raccourcissant les distances, à cet essor.

Abbey est probablement l’un des premiers lanceurs d’alerte écologistes. Il a ardemment milité, de son temps, pour réduire l’impact humain sur une nature encore préservée. Les types d’urbanisation développées à Las Vegas ou dans des villes comme Phoenix ou Tucson lui paraissent des hérésies. Il plaide, sans se faire trop d’illusions, pour une implantation respectueuse du milieu et donc peu dense, comme cela s’est fait au cours des siècles.

“Il n’y a pas de pénurie d’eau dans le désert ; l’eau y est présente exactement dans la quantité qu’il faut, en un ratio parfait entre eau et roche, eau et sable, qui permet et garantit ce vaste, ce libre, ce généreux espacement entre les plantes et les animaux, les maisons, les villages et les villes, qui fait de l’ouest aride une région si différente de toutes les autres. Ici l’eau ne manque pas, sauf si vous essayez de bâtir une ville là où nulle ville ne saurait se trouver.”

Il pose bien le dilemme que nous ne connaissons que trop bien chez RLDH : comment concevoir d’habiter les zones arides ou désertiques sans peser sur un écosystème fragile et précieux ?

Désert Solitaire est une lecture qui éveille, revigore, incite à la réflexion. Même si certains aspects des idées exprimées me chiffonnent. On n’y entend pas la voix de la nation Navajo, pourtant occupante historique de ces terres. Abbey y fait allusion bien trop rapidement. Par ailleurs, son discours anti-autorités peut aussi bien entretenir les fantasmes éco-terroristes que les libertariens séparatistes trumpistes, isolés dans leurs ranchs, prêts à défendre leur lopin de terre avec leur arsenal d’armes automatiques.

Ce qui me frappe aussi à la lecture de Désert solitaire, et qui n’est pas le moindre de ses attraits, c’est la joie qui s’en dégage. Edward Abbey a conscience du gouffre qui s’ouvre devant le monde, avec l’accélération du développement du capitalisme américain, et l’urbanisation promise du désert, mais il n’est pas dans un écologisme catastrophiste. Son éloge de la joie, à propos des batraciens à courte vie naissant dans les flaques amenées lors des épisodes de pluie me semble une bonne boussole pour des temps troublés.

“La joie est-elle un atout dans la lutte pour la survie darwinienne ? Quelque chose me dit que oui ; quelque chose me dit que les êtres moroses et craintifs sont voués à l’extinction. Là où il n’y a pas de joie, il ne peut y avoir de courage ; et sans courage, toutes les autres vertus sont vaines.”

Sur ces bonnes paroles, je vous souhaite un bel été. Au bonheur de vous retrouver en septembre !


[1] Je frime, mais j’ai découvert ce livre et son auteur en recherchant sur Internet des éléments pour ce blog…

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