Les geeks africains, ressource-clé pour lutter contre la désertification?

Quelle est la meilleure approche pour rendre les franges du désert habitables? Depuis les grandes famines des années 1970, qui ont charrié leur lot de représentations sur l’Afrique Sahélienne et installé durablement un narratif misérabiliste sur cette région du continent, la lutte contre la désertification est l’un des pivots des recommandations onusiennes. Si le bien-fondé des initiatives qui ont suivi n’est pas disputé, les enjeux et les méthodes ont évolué. L’Afrique, contrairement à certaines représentations tenaces, a développé des solutions et continue à le faire. Même si la part de la population rurale a baissé de façon continue en Afrique subsaharienne depuis les années 60, elle représente encore 60% de la population en moyenne pour la zone subsaharienne, pour des valeurs comprises entre 27% et 78% selon les pays.

Sur un continent où, à l’éventuelle exception du Rwanda des vingt dernières années, l’urbanisation n’est pas un succès, l ‘avenir est dans le renforcement de la population rurale et de ses perspectives. Les interventions de l’aide internationale ont évolué au fil du temps vers une moindre prépondérance des opérations d’urgence et une focalisation plus importante sur le développement durable et l’amélioration des pratiques de culture dans une zone sahélienne où il pleut moins de 600 mm d’eau par an.

Récemment, des initiatives originales ont été prises pour explorer cette perspective. Nous en avons retenu deux, mais il y en a probablement d’autres*. Au Sénégal, “Ferme Factory”, une émission de télé-réalité cherche à redorer, aux yeux d’une jeunesse urbaine promise au chômage, l’image de la vie rurale. Ce jeu, diffusé sur la chaîne de télévision nationale sénégalaise RTS, promeut l’agriculture comme alternative aux désillusions de la vie urbaine. Aux Rubempré* sénégalais, il est proposé de passer quelques mois dans une exploitation agricole à apprendre le métier et à développer ses talents. Le gagnant se verra offrir une ferme toute équipée.

Nous avons rencontré Rémi Hémeryck, délégué général de l’organisation SOS SAHEL pour nous entretenir de la seconde: un agri-hackathon organisé en mai 2021 par l’organisation qu’il dirige.

RLDH: Bonjour Rémi Hémeryck, pourriez-vous nous présenter votre organisation?

Rémi Hémeryck: Nous sommes une association créée il y a quarante-cinq ans par le Président Senghor. Nous travaillons aujourd’hui sur onze pays qui vont de Dakar à Djibouti. Nous nous sommes surtout axés, depuis le début, sur la notion de sécurité alimentaire, d’encouragement de l’agriculture, de restauration et de valorisation du milieu. L’idée est de valoriser le potentiel des terres et des forêts en considérant que ce sont des ensembles liés, d’aider à penser la complémentarité des activités des agriculteurs et des éleveurs. Nous aidons à la restauration des territoires, en partant des techniques traditionnelles, en diffusant de nouvelles connaissances, et en partageant des techniques.

Dans une optique de durabilité, nous encourageons nos partenaires à desservir à la fois des marchés locaux, régionaux et internationaux, pour éviter les effets de mode sur des produits qui, tout d’un coup, ne trouvent pas preneur sur les marchés internationaux. De la même manière, nous les aidons à travailler sur la gouvernance. Nous parlons d’initiatives plutôt que de projets pour souligner que nous travaillons dans la durée. Nous sommes implantés sur certains territoires depuis dix, quinze ou vingt ans. Ce qui nous permet de voir les avancées réalisées. Nous sommes fiers de constater que, depuis quarante-cinq ans, nous avons fédéré une véritable communauté de membres qui se connaissent et se reconnaissent des expériences similaires.

RLDH: Vous savez qu’à RLDH, nous sommes des fanas de technologies, quel est le rôle de celles-ci dans les initiatives que vous soutenez?

Rémi Hémeryck: Nous sommes très à l’écoute des technologies, et curieux de trouver des innovations permettant d’accélérer le développement. Mais nous sommes plus soucieux d’éviter l’effet gadget oublié ou inutilisé dès la fin du projet. Il est important de partir des besoins des populations locales tels qu’elles les définissent elles-mêmes. Par exemple nous avons une initiative au Burkina sur la gestion de l’eau. L’une des communautés avec laquelle nous travaillons gère cent-cinquante puits. Cependant il est difficile, pour les leaders communautaires, de savoir précisément quelles sont les têtes de puits qui fonctionnent, ou celles qui connaissent des problèmes, de savoir combien d’eau est tirée, et combien il en reste, s’il faut préserver la ressource à certains endroits. Ils rêveraient de pouvoir accéder à ces données pour améliorer leur gestion. Mais parfois, les Etats eux-mêmes ont des difficultés à déléguer au niveau local la connaissance et la gestion des puits.

RLDH: Vous avez organisé un agri-hackathon en mai 2021, pourriez-vous nous décrire en quoi consistait cette initiative?

Rémi Hémeryck: Depuis quelques années nous nous rencontrons tous les ans à Dakar, avec nos partenaires, à l’occasion des Africa Days. Nous partageons nos expériences, ce qui nous permet de valoriser les solutions qui existent pour les territoires sahéliens. En 2019, nous avons lancé le programme SPARK 2050 dont le but est d’identifier dix innovations de technologie agricole pouvant transformer radicalement la vie des 300 millions de Sahéliens pour les trente ans à venir. L’an dernier, nous avions organisé l’Africa Camp, pendant les Africa Days, pour imaginer comment des innovations technologiques permettraient de résoudre des problèmes de la région sahélienne. C’est dans cette perspective que nous avons organisé au mois de mai 2021 l’agri-hackathon pour aider les communes à mieux gérer leur territoire, et intéresser les populations non-rurales aux problèmes des communes rurales.

Il existe, dans les pays sahéliens, toute une génération de gens passionnés, de jeunes qui s’intéressent à la vie au Sahel et qui veulent y rester et y développer leurs activités. Cette génération est sensible aux enjeux de l’agriculture locale et veut la valoriser. Par ailleurs, elle est aussi très au fait des nouvelles technologies. Vous n’êtes pas sans savoir que le téléphone portable a connu un essor fantastique en Afrique et dans la zone sahélienne. Si tous les habitants de cette zone ne disposent pas d’un téléphone, on peut dire qu’ils sont tous à portée de quelqu’un qui possède un téléphone portable. 90% des familles ont accès au moins à un téléphone, mais pas forcément un smartphone. Les utilisations les plus courantes sont plutôt du type des fonctions Push ou des SMS. La transmission d’informations diverses par SMS fonctionne bien. L’utilisation du paiement par téléphone a cru bien plus rapidement sur le continent qu’en Europe. L’essor des applications de paiement en Afrique a surpris beaucoup de monde! Et, spécificité africaine, la plupart des téléphones ont plusieurs cartes SIM. Les abonnés jonglent avec plusieurs numéros de réseaux différents pour pallier le manque de couverture. Il y a une appétence certaine des jeunes populations pour les nouvelles technologies. Le geek africain n’a rien à envier à son homologue du nord. Il nous fallait donc profiter de cet engouement pour le mettre au service d’une activité économique qui concerne une majorité de la population sahélienne.

C’est cette génération que nous avons sollicitée pour cet agri-hackathon. Nous avons eu une trentaine d’équipes candidates, venant du Sénégal, du Mali, du Bénin, du Burkina et du Niger.

L’équipe gagnante reflète la diversité des talents et des parcours de jeunes sahéliens. La team Mali, est une équipe pluridisciplinaire regroupant un développeur, une jeune-femme avec un profil commercial et un jeune homme qui pratiquait la culture maraîchère sur 7 hectares depuis l’âge de quatorze ans tout en poursuivant des études qui l’ont amené à obtenir un diplôme en marketing. Leur projet propose de renforcer l’autonomie sociale et économique des femmes entrepreneures en zone rurale, en créant une plateforme permettant aux coopératives les regroupant d’avoir accès à toute une palette d’informations de la part des mairies ou des régions, pour mieux produire, en leur proposant des offres de formation, et des informations sur les marchés pour optimiser la commercialisation des productions.

La seconde équipe distinguée, originaire de Casamance, propose de constituer et rendre accessible une base de données permettant d’enregistrer les terres disponibles au pâturage pour aplanir les conflits entre agriculteurs et éleveurs. L’originalité de la troisième, qui elle aussi travaille sur la notion cruciale d’information, est de prendre en compte le multilinguisme des pays africains – trop souvent oublié- et de travailler sur l’accessibilité de serveurs vocaux diffusant des informations sur un serveur téléphonique en langue locale.

RLDH: Merci monsieur, espérons que votre agri-hackathon fera des émules et souhaitons bonne chance aux trois équipes pour développer leurs projets!

  • que nous nous ferons un plaisir de relayer si vous les portez à notre connaissance!

* Lucien de Rubempré est le héros du roman “Les illusions perdues” de Balzac

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