L’oasis, un paysage culturel à préserver ou un exemple pour le développement harmonieux d’écosystèmes résilients ?

par | Mar 9, 2022 | Développement durable, Ecologie, Géographie, Histoire, Interview | 0 commentaires

Discussion avec Violante Palaviccino, présidente de la LabOasis Foundation

 

Il est des rencontres qu’on fait sur Internet et qui vous réjouissent. C’est le cas de la LabOasis Foundation et de sa présidente, Violante Palaviccino. Lors des recherches pour alimenter ce blog, je suis tombée régulièrement sur le (magnifique) site de la LabOasis Foundation. Les oasis sont des objets d’étude fascinants, en plus de leur dimension esthétique incontestée, en témoignent les splendides photos qui illustrent le site de la fondation. Mais il faut aller au-delà de la beauté formelle de ce site en trois langues et s’intéresser au contenu extrêmement riche qui rend compte d’un histoire pluricentenaire d’apprivoisement réciproque d’un écosystème exigeant et du génie humain.

 

J’ai contacté sa fondatrice, qui a eu l’immense gentillesse de me répondre, en visioconférence, de son bureau tapissé de livres…

 

RLDH : Comment en arrive-t-on à créer une fondation sur les oasis alors qu’on est italienne et qu’on vit à Rome ?

 

VP : il y a sans doute plusieurs explications à cela. Cela tient en premier lieu à mes origines. Je suis née dans la région toscane, composée de paysages forgés depuis des siècles, voire des millénaires, par des mains humaines. Ce sont des paysages qui vous accompagnent toute votre vie, qui impriment votre façon de voir les choses. J’ai été également marquée par l’implication de mon grand-père, amoureux de ces collines, où il avait acheté un domaine qu’il avait à cœur de protéger. Il était tellement soucieux de sa préservation qu’il ne quittait qu’à regret sa maison, et jamais en août, pour surveiller les départs d’incendie et donner l’alerte.

 

Ce paysage toscan, un paysage tellement parfait et emblématique, résulte des interactions entre les humains, le système social et la nature environnante pendant des siècles. Ces collines, ces bois, ces hameaux, ont été implantés dans cette forme particulière reconnaissable grâce à un système qui a perduré dans l’histoire. C’est aux humains dépositaires de cet héritage et de cette tradition de les maintenir. J’ai eu un sentiment de cet ordre-là en découvrant les oasis.

 

RLDH : qu’est-ce qui a créé ce déclic ?

 

Je suis attirée depuis longtemps par les paysages d’Afrique du Nord. J’ai le souvenir aussi d’un voyage au Yémen, qui m’avait totalement bouleversée par sa beauté. C’est la découverte de l’oasis de Siwa*, alors que j’allais visiter un cousin qui vit au Caire, qui m’a incitée à aller plus loin.

 

En arrivant pour la première fois à Siwa, j’ai éprouvé une émotion esthétique intense. J’ai besoin du beau pour vivre. Ces paysages oasiens très anciens expriment la beauté, la sagesse, la correspondance entre la nature, le construit et l’homme comme dans une symphonie. Il y a quelque chose de très prégnant dans la forme du paysage, comme dans les paysages de ma Toscane natale.

 

Je suis revenue une seconde fois à Siwa. J’ai commencé à mieux regarder, et à réfléchir. En Italie, je m’étais déjà investie dans la préservation des paysages culturels. J’avais mené des batailles sur la préservation de la Toscane et la protection du centre de Rome.

 

J’ai imaginé de créer une association pour Siwa. J’ai commencé à répertorier les initiatives associatives italiennes, puis à créer une base de données. J’ai travaillé avec la FAO. J’y ai assité à des conférences sur le patrimoine oasien dans le Maghreb. J’ai rencontré des acteurs qui travaillaient sur le sujet. L’un des intervenants m’a suggéré de travailler sur toutes les oasis traditionnelles plutôt que sur Siwa seulement. J’ai beaucoup réfléchi à la forme que cela pourrait prendre. Et j’ai décidé de créer une fondation pour porter à l’attention internationale une réalité encore mal connue, à rebours des images de carte postale, pour faire sortir les oasis des lieux communs.  Je voulais m’inspirer de l’association Wetlands qui s’occupe des zones humides, créer un nouveau narratif, sur une partie de notre histoire naturelle.

 

RLDH : Quel a été votre fil conducteur depuis que vous avez créé la fondation LabOasis?

 

VP : J’ai voulu donner citoyenneté et existence internationale à ces paysages culturels remarquables en renforçant leur visibilité. Le savoir était disséminé dans des instituts de recherches développant des programmes nationaux, rarement transversaux. J’ai voulu faire œuvre d’acculturation pas seulement pour l’opinion publique étrangère, mais aussi pour soutenir les efforts des états nationaux qui ont reconnu ce patrimoine, et qui, parfois, ont à lutter pour la survie des oasis dans leur propre pays.

 

J’ai voulu aussi montrer que ces systèmes oasiens étaient porteurs de leçons dont nous aurions tous à profiter. Dans le désert, cet écosystème où tout est rationné, sauf les rayons du soleil, on peut vivre en restant sage. Et cela dure depuis des siècles. Même dans cet environnement extrême, des communautés humaines peuvent prospérer sans tarir les sources, grâce à cette particulière symbiose avec l’environnement mise en place par les civilisations oasiennes.

 

RLDH : Quelles personnes vous ont aidée dans cette aventure ?

 

Les travaux de l’architecte Pietro Laureano, qui a beaucoup écrit sur les oasis et leurs systèmes de captation d’eau m’ont beaucoup aidée. J’ai aussi eu beaucoup de contacts avec des ONG travaillant sur les oasis en danger, des chercheurs des pays sahéliens qui publient sur le sujet et participent aux discussions dans les conférences internationales.

 

RLDH : A qui s’adresse votre initiative ?

 

VP : Mon initiative s’adresse à la communauté internationale, au sens large mais aussi aux gens de ces pays, pour qu’ils se rendent compte de cette richesse que constituent les oasis, comme les toscans l’ont fait de leurs paysages. Je m’adresse aussi aux institutions de ces pays et à nos institutions. J’aime à me définir comme une lobbyiste des oasis.

 

RLDH : Quelles sont les réalisations dont vous êtes la plus fière dans le cadre de votre initiative ?

 

VP : Le site, comme vous avez pu le voir, m’a demandé beaucoup de temps et d’énergie, c’est un travail de longue haleine. C’est une base de données importante et accessible. Je ne crois pas qu’il y ait d’équivalent à notre Atlas des oasis. La pandémie a beaucoup bouleversé mes projets, et a mis un terme à certains. Celui qui me tient à cœur en ce moment et qui devrait commencer cet été est un projet photographique permettant à sept jeunes photographes originaires de ces pays de nous livrer leur regard sur la réalité oasienne. Ils auront un atelier en ligne avec un photographe professionnel qui va les orienter et les tutorer pendant leur projet, puis ils iront chacun dans une oasis au moment de la récolte des dattes pour travailler.

 

J’espère pouvoir exposer leur travail à Rome dans un lieux prestigieux en novembre 2022.

 

*déjà mentionnée dans un précédent article de RLDH

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