Peut-on rendre le désert habitable sans reproduire les erreurs du passé?

« DESERT : Produit des dattes » in Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues

L’idée de modifier le climat et de reverdir le désert n’est pas neuve. Savez-vous qu’au moment de l’inauguration du Canal de Suez, en 1869, un projet de mer intérieure reliant des chotts algériens et tunisiens, alors sous domination française, avait vu le jour ? Portée par une idéologie fouriériste, l’idée du percement de l’isthme de Gabès, pour créer une mer intérieure de la taille de la Corse et modifier le climat, en apportant plus d’humidité et de précipitations, y était envisagée. Avec enthousiasme, dans la Revue des Deux Mondes, un certain capitaine Roudaire décrivit la création subséquente d’une immense oasis, rendant à la région sa fertilité, et augmentant sensiblement le prestige de la France auprès des populations locales. Il réussit à enrôler Ferdinand de Lesseps dans le projet, après son succès magistral à Suez. Las, les approximations géologiques sur lesquelles s’étaient fondés les promoteurs, et l’opposition de puissants colons voyant d’un mauvais œil les risques de modification, voire de captation, de leurs terres, auront raison de ce projet farfelu.

Chez Rendre Le Désert Habitable nous sommes persuadés qu’une partie des options disponibles passe par l’amélioration de l’occupation des espaces désertiques. En prémunissant les populations terrestres contre les effets du réchauffement climatique, et en décarbonant nos activités grâce à une meilleure exploitation du potentiel énergétique de l’ensoleillement des déserts, ou en permettant aux populations chassées des territoires littoraux menacés d’immersion de s’établir dans les espaces désertiques. Il y a certainement d’autres options qui n’ont pas encore été imaginées, ou ne sont pas parvenues à notre connaissance. Nous sommes également conscients que l’histoire ne manque pas d’exemples où ce type d’idées a pu germer, avec des succès très divers.

Les établissements humains appartiennent à la longue histoire des déserts.

Schématiquement, en période précoloniale, la zone saharienne connaissait deux façons d’habiter le désert. La première était celle des tribus nomades touaregs ou peuhls, vivant de leurs troupeaux, qui migraient au gré des saisons et des points d’eau. La seconde, fortement liée à la première, était celle des constructeurs d’oasis, servant de relais aux précédents. Les nomades, pasteurs et opérateurs de transport transsaharien, acheminaient les marchandises entre le centre et le nord de l’Afrique, et se servaient des oasis comme points d’étapes de leurs longues routes.

Les besoins du commerce transversal entre le centre et le nord du continent africain ont donné lieu, au cours des siècles, à la création d’un réseau d’oasis. La construction de ce réseau s’est faite sur des centaines d’années, et a reposé pour une grande partie sur le travail des esclaves rapportés de leurs razzias par les tribus nomades. Avec les siècles, les sociétés oasiennes se sont consolidées autour de pratiques d’agriculture en étages alimentées par des systèmes de répartition de l’eau très sophistiqués.

Certaines oasis ont été rayées de la carte par l’avènement du transport routier, d’autres sont perduré et connaissent même un nouvel essor, avec des projets d’agronomes venant redynamiser les cultures. La dissipation du mirage d’une vie citadine meilleure, ainsi que les menaces pesant sur les bandes littorales pourraient voir un retournement du mouvement et des velléités de réinstallation dans des cités au centre du désert, voire de la création de cités durables.

Les projets imaginant de nouvelles façons d’habiter le désert s’inspirent de ce qui a déjà été fait par le passé : n’installer que des relais temporaires, ou un nouveau maillage d’oasis modernes, s’appuyant sur la technologie plutôt que sur une main d’œuvre peu rémunérée, ou considérer le désert comme un fournisseur potentiel d’énergie. L’ensoleillement du Sahara, nous dit-on, pourrait alimenter toute l’Europe en énergie renouvelable…

L’histoire des oasis montrent que les humains peuvent arriver, à force de persévérance – et aussi grâce à des efforts colossaux- à établir des villes pérennes, qui ont aujourd’hui plusieurs siècles, dans des zones arides.  Mais si ces systèmes oasiens ont tenu aussi longtemps, c’est qu’ils ont modelé la façon d’être des oasiens, qui les ont modelés en retour. Il s’est créé une symbiose particulière entre les humains, le lieu habité et le milieu écologique, une ethno-écologie construite sur une longue période. Les technologies d’aujourd’hui peuvent remplacer la main d’œuvre plétorique sur laquelle a reposé la construction de ces cités mythiques du désert, mais sera-t-elle à même de créer une dynamique durable ?

Le rêve d’écrire sur la page blanche du désert est un parfait rêve de technocrate. Mais de la carte au territoire, il y a un sacré fossé ! Comment convertir un espace aussi grandiose que le désert en lieu habitable et habité ? C’est la mission que nous nous donnons pour cette année sur Rendre le Désert Habitable, explorer et rendre compte des projets, de leurs évolutions et des surprises croisées en cours de route…

Créer des forums hybrides, utopiques, sociaux, économiques, techniques et écologiques pour aider à fournir des idées, des questionnements, offrir le maximum de prises aux volontaires pour habiter le désert différemment, déménager au désert comme ils ont déménagé dans les périphéries saturées des grandes métropoles dont certaines sont déjà menacées par le changement climatique.

Vous nous aidez ?

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