« Il y a des arbres qui se déploient comme des feux d’artifices et des arbres qui se déploient comme des cônes. Des arbres qui jaillissent sans faire onduler l’air, droit vers le ciel jusqu’à cent mètres de haut. Larges, pyramidaux, arrondis, en colonne, en cônes, tordus. Leur seul point, c’est l’arborescence, tel Vishnou, agitant des bras nombreux »
Richard Powers, L’Arbre Monde.

Richard Powers, écrivain américain puissant, publie en 2018, ce roman monumental qu’est « l’arbre-monde ». Ce roman, comme tous ses écrits, s’intéresse à un aspect de la société nord-américaine contemporaine. L’intrigue du roman, que certains ont classé hâtivement comme un livre à suspens écologique, tourne autour de la vie des arbres et des forêts d’Amérique du Nord, et autour de la défense, par des écologistes qui finissent par se radicaliser, d’une forêt de séquoias en Californie. Comme toujours, le travail de Richard Powers se distingue par une documentation sans faille qui permet de faire de ce livre, un roman, un plaidoyer pour les arbres, et un trésor d’érudition. Les cent premières pages racontent des histoires d’arbres remarquables, des arbres qui marquent le paysage et illustrent, à leur manière, l’histoire du continent nord-américain.

Les déserts comportent aussi des arbres remarquables. J’ai décidé d’évoquer dans ce billet trois arbres emblématiques des zones désertiques sur trois continents distincts. Pourquoi s’intéresser à ces arbres ? Il y a une multitude de raisons. Parce que la conception commune du désert exclut la présence d’arbres. Le désert est souvent conçu comme principalement minéral, des étendues infinies de sable ou de roches. L’oasis y est une heureuse anomalie. Parce que ces arbres du désert, comme beaucoup de leurs congénères d’écosystèmes moins contraints, forcent le respect. A côté de ce qu’ont vécu certains spécimens botaniques, les promesses transhumanistes de prolongation des vies humaines paraissent dérisoires. Parce que les forêts sont, après les océans, les meilleurs puits de carbone existants, en attendant d’hypothétiques promesses technologiques. Parce que les arbres sont les témoins des moments les plus importants de nos vies humaines. Siddharta Gautama, le Bouddha historique serait, dit la légende, sorti du flanc de sa mère sous un figuier banyan de Lumpini, au Népal. Des arbres remarquables accueillent souvent, dans des lieux de cultes divers, les prières des hommes. Parce qu’enfin, ces arbres nous aident à tracer ce que nous devons prendre en compte pour imaginer une planète qui resterait habitable.

Les arbres dont je vais vous parler n’ont pas de relation de parenté, ils ne sont pas tous aussi facilement identifiables. Vous connaissez sans doute le baobab, arbre emblématique de la savane, frontalière des déserts africains. Vous avez sans doute moins entendu parler du khejri, une sorte d’acacia poussant dans une bande désertique allant du Rajasthan en Inde à la Péninsule Arabique. Seuls les voyageurs au Pérou connaissent éventuellement le huarango, qui s’est développé sur la côte sud du pays, dans des vallées devenues désertiques.

Ces arbres-totems, poussent depuis des millénaires dans des zones arides. Ils sont à la fois des modèles de résilience et des espèces menacées, menacées par les conditions de plus en plus drastiques du réchauffement climatique, par le développement démographique et par des techniques agricoles qui préfèrent des espèces à la croissance parfois plus spectaculaire. Comme l’agriculture extensive a fait disparaître les bocages européens, l’urbanisation consécutive à des croissances démographiques importantes en Afrique, en Asie ou sur la partie sud du continent américain grignotent peu à peu les habitats de ces figures tutélaires des paysages.

Savez-vous que ces arbres fournissent de multiples services, à la fois aux humains et aux écosystèmes ? Lors d’un récent voyage, j’ai retrouvé avec bonheur l’image familière des campagnes sénégalaises : celle du berger peul profitant de l’ombre d’un baobab tout en surveillant son troupeau. Les branches de ce même baobab servent de fourrage pour le bétail lorsque la végétation basse vient à manquer, en fin de saison sèche. La pulpe séchée des fruits (les « pains de singe » comme les baptisa Adanson) fait partie des friandises que les locaux aiment grignoter, et les feuilles du baobab sont utilisés dans la pharmacopée locale. Le baobab, présent sur une bonne partie du continent africain, se plaît particulièrement dans les zones sèches une grande partie de l’année, et disposant d’une saison des pluies concentrée sur une courte période. Les arbres emmagasinent alors les eaux dans le tissu spongieux de leur tronc et vivent sur ces réserves le reste de l’année.

Si le baobab malgré sa silhouette remarquable, la circonférence de son tronc peut atteindre une quarantaine de mètres, est classé dans la famille des herbacées, les deux autres arbres dont je veux vous parler sont d’une autre famille, celle des Prosopis, plus vulgairement appelés acacias ou épineux, et sont, eux aussi, loués pour leur résistance à la sécheresse et leur longévité.

Les khejris forment des forêts sèches très adaptées aux climats arides. Leur système racinaire profond permet d’atteindre les nappes phréatiques à plus de 35 mètres de la surface et remonte, dans ses racines horizontales de l’eau qu’il met à la disposition des autres espèces incapables d’aller puiser aussi profondément. Sa propension à fixer de l’azote permet également de proposer aux plantes voisines des nutriments peu présents dans les sols désertiques. Ami du règne végétal, le khejri est aussi un allié du règne animal. Les bergers ou bergères rajasthanis aiment à s’abriter sous le khejri, malgré sa silhouette modeste. Ils donnent à leurs bêtes le feuillage en fourrage lorsque les pâtures se font rares. Rien d’étonnant à ce que l’importance de cet arbre soit reconnue depuis bien longtemps dans les civilisations du sous-continent indien, et qu’elle ait donné lieu à certaines légendes, dont celle de la communauté Bishnoï, racontée par Myriam Baibout Bahegne. En 1730, afin de sauver une forêt de khejris devant être abattus pour faire place à de nouvelles écuries pour le rajah local, 363 habitants du village de Khejarli auraient offert leur vie pour sauver ces arbres… Près de quatre siècles plus tard, le kherji est encore un formidable symbole de vie et de conscience de l’environnement.

Le dernier arbre remarquable de ce billet, le huarango est un témoin de la longue histoire de la déforestation sur le continent sud-américain. Moins modeste en apparence que le khejri, les volutes torturées des spécimens les plus âgés de huarango, en font d’imposantes sculptures végétales et un sujet d’admiration. « El Huarango Milenario », près du fleuve Santa Cruz, dans la région de Palpa, compterait près de onze siècles. Il aurait même assisté à la conquête de la région par les Incas Pachakuti Yupanki. Les recherches archéologiques montrent que les huarangos étaient présents sur une aire bien plus étendue que les quelques forêts encore visibles. Comme son cousin Prosopis Cineraria, le huarango, ou Prosopis Pallida développe un système racinaire impressionnant. Certains individus auraient produit des racines allant puiser l’eau dans le sol jusqu’à 60 mètres de profondeur, soit la hauteur d’un immeuble de vingt étages, ce qui en fait l’un des champions du monde en la matière. Ses racines horizontales se développent également dans des proportions impressionnantes – on parle d’un diamètre constaté de 80 mètres pour certains – elles fixent elles aussi l’azote, contribuant ainsi à la fertilisation des sols et à la survie des autres espèces végétales.

Alors que dans les années 1980, de nombreux arbres pluri-centenaires existaient encore, les survivants de la révolution agraire se font de plus en plus rares. Les huarangos produisent un bois lourd, à haute teneur calorifique, et sont exploités pour produire du charbon de bois envoyé vers les villes péruviennes. Les paysans de cette côte sud du Pérou ont longtemps vécu en harmonie avec ces arbres, ramassant le petit bois pour se chauffer, ou cuire leurs aliments. Les spécimens les plus anciens et les plus lourds étaient protégés, et peu sujets au prélèvement de bois, la dureté de leur fibre rendait l’opération quasi impossible sans engins motorisés. La déforestation pour installer des cultures de coton, ainsi que la généralisation de l’utilisation des tronçonneuses ont peu à peu décimé les spécimens les plus anciens. Des arbres millénaires sont partis en fumée, et avec eux, le système d’entraide végétal constitué par leurs impressionnantes racines. Le désert a progressé sur la côte sud du Pérou ces quarante dernières années, en attestent les photos prises par satellite.

Même si la chaîne des causalités est infiniment complexe, on peut fortement supposer qu’éliminer un arbre millénaire, c’est aussi éliminer un écosystème patiemment constitué, que la plantation de jeunes sujets ne saurait remplacer. La reforestation n’est pas la panacée. C’est une solution palliative, pourquoi ne pas privilégier la solution préventive?

Les arbres sont nos alliés depuis des siècles. Ils assistent aux folies et aux grandeurs des humains depuis l’éternité. Ils participent à la construction du monde tel que nous le connaissons. Ils ont su tirer parti des spécificités des milieux désertiques, et faire preuve d’une solidarité muette mais réelle avec les espèces végétales et animales dans ces environnements. Certaines leur doivent leur survie.

Peut-on, doit-on laisser mourir ces Mathusalem végétaux, ces dinosaures branchus, au nom de certains intérêts économiques ? Serons-nous de ces générations qui dilapident en un rien de temps une sagesse patiemment accumulée pendant des centaines d’années pour quelques profits immédiats ? Qui prendra leur relève ? L’Equateur a, dans sa constitution de 2008, inscrit le premier les droits de la nature. Ne pourrions-nous pas nous en inspirer et faire rentrer dans nos parlements et nos tribunaux ces êtres vivants que sont les animaux et les végétaux?

Dans un registre plus concret, quelles leçons pouvons-nous tirer de ces millénaires d’évolution végétale dans les zones désertiques ? Pourrions-nous, par analogie, trouver des moyens, comme ces arbres totémiques l’ont démontré, de construire avec, plutôt que sans. De stimuler les développements des communautés humaines et animales avec les communautés végétales comme cela a été fait depuis des temps immémoriaux ? Et si, plutôt que d’imposer des plans de développement du dehors, nous les pensions avec eux, quels pourraient-être les moyens de les faire participer ? Quelles médiations imaginer ? Quelle sagesse nous transmettent ces histoires naturelles ?

Je vous laisse en espérant que cette citation de « l’Arbre Monde » ne sera pas prophétique.
« Il n’y a plus de nature sauvage. La forêt a succombé à la sylviculture sous assistance chimique. Quatre milliards d’années d’évolution, et c’est comme ça que ça va finir. Politiquement, concrètement, émotionnellement, intellectuellement : les humains, c’est tout ce qui compte, c’est le dernier mot. On ne peut pas mettre un terme à l’appétit humain. On ne peut même pas le ralentir. Même la stabilité coûte trop cher pour l’espèce. »

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