« Peut-on voir un arbre et ne pas être heureux ? »

« Peut-on voir un arbre et ne pas être heureux ? »

… déclarait, dans « l’Idiot » de Dostoievski, le Prince Mychkine. Imaginez sa réaction en découvrant que des chercheurs danois en auraient trouvé un milliard, qui plus est dans une zone désertique !

Nous vous avons mentionné récemment cette étude très intéressante réalisée par Martin Brandt et Kjeld Rasmussen, éminents géographes de l’université de Copenhague. Utilisant une combinaison de cent mille (!) images à très haute résolution prises par satellite, la reconnaissance par l’intelligence artificielle des arbres, et les capacités de supercalculateurs, les chercheurs ont ensuite mis en place un programme qui a su dénombrer, dans une zone bien précise de l’ouest du Sahara, jusqu’à un milliard d’arbres et arbustes. En étendant la zone, l’ordinateur a réussi à identifier treize milliards d’arbres.

Réussir, à partir d’images prises de l’espace, à repérer des arbres et arbustes dont certains ont des couronnes qui font seulement trois mètres, c’est une performance. Pour entraîner le programme d’intelligence artificielle, il a fallu lui montrer des dizaines de milliers d’images, et ensuite vérifier si les images d’arbres ainsi identifiées étaient suffisamment bien corrélées avec celles que pouvaient repérer un œil humain rompu à l’exercice.

Au-delà de la virtuosité technique indéniable de l’opération, qu’en retenons nous ?

D’abord, la formidable démonstration du pouvoir des chiffres. Cet article et ses retombées prouvent que ce qu’on ne dénombre pas n’existe pas. Si vous interrogez des personnes vivant dans les zones désertiques, comme l’auteure de ce billet, elles vous répondront qu’il y a toujours eu des arbres dans le Sahara, bien moins qu’en Amazonie, évidemment, mais ce n’a rien d’une nouveauté. Faites compter les arbres sur des images satellitaires par un ordinateur et tout à coup, pour le reste du monde, le réel acquiert plus de consistance.

Mais alors, faut-il interroger le narratif mis en avant par les organisations internationales de la lente avancée de la désertification (appuyée, elle aussi, par les images satellites) ? Cela veut-il dire qu’on n’a pas à se préoccuper de « reforester » le Sahara?

Pas si vite ! L’étude pose un point de départ pour mieux comprendre l’évolution des zones arborées dans le temps, et identifier les facteurs qui favorisent l’implantation des arbres dans les zones arides. Elle est utile pour renseigner de façon plus juste la modélisation des écosystèmes. En revanche elle ne suffit pas à invalider le bien-fondé d’initiatives comme la Grande Muraille Verte.

Comment réconcilier ces données jubilatoires (1,8 milliards et on n’a pas fini de compter !) avec les appels à la vigilance et les alertes sur l’inexorable désertification entraînée par le réchauffement climatique ? Pour cela il nous faut quitter notre orbite et redescendre sur terre.

Et si cela n’était qu’un mirage ? On a beau être impressionné par le processus ingénieux mis au point par les chercheurs danois, et les merveilles permises par les supercalculateurs, la vérification aléatoire des images d’arbres dénombrés par l’IA n’en pose pas moins question. Merveille de la formulation scientifique, les auteurs nous signalent que « les résultats de l’identification par la machine ont été vérifiés. Dans l’ensemble, la précision s’est avérée fortement corrélée aux mesures sur le terrain ». On imagine bien que la vérification a été faite sur un échantillon et pas sur les 1,8 milliards d’arbres. De quelles mesures s’agit-il ? S’agit-il de l’identification par un œil humain, sur les mêmes images composées, de silhouettes d’arbres, ou d’une vérification in situ, sur un lieu identifié par des coordonnées GPS de la corrélation entre le comptage de visu et celui obtenu par l’ordinateur ? Tout spécialiste de l’imagerie est naturellement conscient des artefacts pouvant exister sur les images et créant des objets ne correspondant à aucune réalité. Des mirages en quelques sortes[1]

Chez « Rendre le désert habitable », il y a un autre aspect qui nous a bien plu dans cet article, c’est cette idée que la cohabitation des arbres avec les êtres humains ne se fait pas forcément au détriment des premiers.  A rebours du narratif des humains détruisant la nature et accélérant la déforestation, les images satellites montrent que les zones arborées dans la région étudiée, sont plus élevées dans les zones habitées ou cultivées. Les humains sont à la fois les meilleurs amis et les meilleurs ennemis des arbres…

Alors que peut-on faire de cette étude ? Nous avons identifié plusieurs pistes qui impliquent d’aller sur le terrain, et/ou d’interroger des personnes proches du terrain pour mieux comprendre les liens entre les « forêts » et les humains. Identifier les endroits où la densité du couvert arboré est intéressante et correspond aussi à une plus grande densité de population (toute proportion gardée), et comprendre l’articulation dynamique entre bien-être des communautés humaines et préservation des arbres. S’interroger sur les interactions entre couverture arborée et exploitation des terres arables. Quelles sont les communautés installées, quelles est leur histoire, quel est leur modèle de subsistance, a-t-il connu des aléas récemment ?  Y-aurait-il des améliorations à apporter à leurs pratiques pour pérenniser leur installation et un mode de vie décent? Leur modèle peut-il être répliqué, ou utiliser pour dynamiser d’autres communautés humaines ? Des innovations techniques pourraient-elles aider à sécuriser leurs communautés sur les terres de leurs ancêtres ?

Et vous, qu’en pensez-vous ?

« Auprès de mon arbre je vivais heureux (…)

J’aurais jamais dû le quitter des yeux »

Georges Brassens

[1] Au fait, s’il y a des volontaires pour faire la vérification sur le terrain, les auteurs de l’article, sympas, mettent à votre disposition la base de données des arbres recensés petits veinards ! ça s’appelle la science !